skip to Main Content

Enjeux de citoyenneté et prévention spécialisée

Sans titreLa prévention spécialisée a fêté en 2012 ses 40 ans comme mission de service public. Née à la fin de la seconde guerre mondiale, instituée par le décret du 4 juillet 1972, elle arpente, aujourd’hui comme hier, les rues de nos villes à la rencontre des jeunes. Missionnée, par le législateur, auprès « des jeunes et des familles en difficulté ou en rupture avec leur milieu » elle construit son action dans des enjeux de société sans cesse redéfinis ; questionner ces enjeux est donc intrinsèque à sa mission.

Diplômée d’Etat en Ingénierie Sociale, Cadre socio-éducatif au sein de l’Etablissement Public Départemental Autonome (E.P.D.A.) de Prévention Spécialisée de Haute-Savoie, je questionne, au regard des évènements de ce début d’année 2015, la place des jeunes dans notre société. A partir de cette analyse, je propose, pour la prévention spécialisée, des pistes d’actions, non pas pour transformer des pratiques adaptées aux attentes de ses publics, mais pour valoriser, sortir de l’ombre, médiatiser ces mêmes pratiques afin de répondre aux enjeux qui confrontent jeunesse et société.

Une analyse parmi d’autres

Les évènements qui ont secoué la France en janvier de cette année, ont en réponse provoqué un vaste élan républicain porté par des manifestations sans précédents aux quatre coins de notre pays. Cette volonté politique et médiatique de réaffirmer les valeurs de la république et, pour le peuple français, de se retrouver autour de ce socle commun ne peuvent et ne doivent pas faire illusion. Une petite crème cicatrisante et quelques points de fil blanc ne peuvent soigner une plaie béante sur fracture (sociale) ouverte. Aucun analgésique ne peut venir à bout d’un mal profond et chronicisé. En période de crise, le corps s’enflamme et le sang hémorragique coule. Soigner un corps social malade nécessite de travailler sur le tout comme sur les parties pour que circulent toutes ses énergies, et que fonctionnent ses articulations. « Le mouvement djihadiste recrute dans l’ensemble de l’Occident (de la Belgique au Canada, de la Grande-Bretagne à l’Allemagne) et ne saurait donc s’expliquer par la seule crise du modèle social français. »[1] explique Jean-François DORTIER, directeur de publication de la revue Sciences Humaines. Certes, mais cela ne nous dispense cependant aucunement d’essayer de mieux comprendre pour mieux agir. Si aujourd’hui une infime partie de jeunes, en se radicalisant, ouvre les portes de l’enfer en cherchant le paradis, beaucoup d’autres se perdent sur des chemins sans issue. Ainsi peuvent naître toutes formes de violences, de rejet de l’autre au rejet de soi, en quête de soi et en quête de l’autre, les communautarismes, les grossesses adolescentes, mais plus souvent, moins médiatisées et non moins problématiques, les ruptures familiales, l’errance, la dépression, les addictions, l’indifférence, l’incapacité de penser plus loin que demain.

Elllott Brown

Si la question politique se pose face à cette jeunesse en souffrance, vécue comme problème et non plus comme ressource, elle se pose en termes de politiques publiques et donc de service public. S’attaquer au mal questionne pour partie, les missions de service public et relève d’un travail de prévention. Pour sortir de la métaphore, penchons-nous au chevet des plus précaires, tentons une approche diagnostique et, de notre place d’acteur de prévention spécialisée, proposons quelques pistes d’interventions possibles.

Quelques indicateurs

22,5% [2]des 15/24 ans sont aujourd’hui sans emploi (41,7% des jeunes garçons de la même tranche d’âge dans les zones urbaines sensibles) contre une moyenne nationale de 12,9%. 13% (8 millions de personnes) de la population, 19% des garçons et 22% des filles de moins de 25 ans[3], vivent au-dessous du seuil de pauvreté, le décrochage scolaire est au cœur de la question éducative et les quartiers au cœur de la question urbaine… des indicateurs, parmi d’autres, qui témoignent, s’il en est besoin, que notre société est en panne dans ses vecteurs d’intégration. Aucune donnée statistique ne peut cependant en France faire ressortir l’origine ethnique, raciale, le parcours migratoire, des populations recensées. Ces données relèveraient d’une discrimination inacceptable au regard de nos valeurs républicaines. Sous couvert de « bien-pensance » il n’est donc pas possible d’appeler un chat un chat et d’affirmer que les enfants issus des immigrations maghrébines et noires sont les premières victimes de cette France qui refuse de nommer ses enfants et de tous les reconnaître.

 Insertion sociale : la place et la marge

Mon propos n’est ni de pleurer sur une société qui hier aurait été une mère pour chacun de ses enfants (cela n’a jamais été le cas) ni de jouer les Cassandre. Il s’agit, de ma place d’acteur et de mon point de vue, de repérer, dans le contexte dans lequel nous vivons, ce qui menace notre capacité à faire société pour, dans le cadre de notre intervention en prévention spécialisée, proposer des pistes d’optimisation de nos actions.

L’individualisme, une valeur dominante

Nous sommes dans une société qui promeut l’épanouissement individuel comme paradigme, fin et finalité en soi. La société devient un moyen au service de chacun, elle doit permettre à chacun d’accéder aux mêmes droits : ce sont les principes de l’égalité des chances[4], de la responsabilité individuelle (contractualisation de l’accompagnement social dans les domaines de l’insertion, de l’enfance, de l’aide budgétaire…), du droit de l’usager[5], relayés par le législateur. Les critères de la performance, de la réussite et de la responsabilité individuelle se veulent, dans notre monde, des indicateurs pertinents pour évaluer un rapport individu/société qui se conjugue au singulier et au présent. Cette idéologie de l’individu « nombril du monde » se trouve confortée et exploitée par les médias, l’espace numérique, la publicité, le regard de l’autre, l’ensemble du monde marchand. Ce changement progressif de paradigme social guide les représentations et peut permettre de penser la responsabilité individuelle comme facteur explicatif des « ratés » (dans les deux sens du terme) de la société. Ce déplacement autorise un regard décomplexé sur les questions de société et donc sur les questions de jeunesse, dès lors que l’on est né du bon côté de la barrière (et que l’on arrive à s’y maintenir). De cette façon la fracture sociale peut paraître acceptable. L’individu, sujet, est responsable de son destin dans une société démocratique qui offre à chacun, à partir de l’école, les mêmes outils d’intégration. Chacun est appelé à vivre par et pour lui-même. Vincent de Gaulejac, sociologue, traduit ce changement de contexte en montrant que la lutte des classes d’hier est devenue lutte des places aujourd’hui[6].

 Le fatalisme de la marge 

Egalité des droits mais inégalités économiques, culturelles, sociales. Quid des jeunes qui, de par leur origine (ethnique, sociale, territoriale) ne trouvent pas à l’école, dans leur famille, dans leur environnement, la reconnaissance et les codes d’accès nécessaires à chacun pour faire sa place. Tout comme les dramatiques évènements de ce début d’année, les phénomènes de violences en zones urbaines, parfois sur fond de délinquance et de drogue, qui réveillent sporadiquement l’opinion publique et remettent au cœur du débat politique les questions de sécurité et de justice des mineurs, ne rendent pas compte du mal être qui enferme, telle une fatalité, les habitants de nos cités et prioritairement les jeunes. Nous assistons à une fracture spatiale et économique, laissant sans voix (sans voie ?) notre jeunesse.

Sans emploi et sans avenir, assignés à résidence dans des cités-ghetto d’où « partir c’est trahir » mais où « rester c’est un peu mourir », ces jeunes se retrouvent en tension (entre ce qu’ils veulent et ce qu’ils ne peuvent pas) sans avoir ni les moyens de les reconnaître ni, à fortiori, les moyens de les dépasser…

Pourquoi et comment faire société ?

3117352423_cd4be0dbf4_oSi je pose cette question ce n’est pas à partir de principes vertueux portés par une idéologie humaniste, à gauche politiquement. Mon propos ne se veut pas partisan mais pragmatique. En effet je rejoins Pierre Savignat[7] lorsqu’il affirme : « Au-delà des gains d’efficience qu’il faut rechercher en permanence, seule une diminution du poids des problèmes sociaux en renforçant notamment les capacités intégratives de la société pourrait générer des économies structurelles et durables. ». Dans cette perspective P. Savignat propose, en terme d’alternative, un « scénario solidaire » qui prend appui sur les causes (l’école, l’emploi, le logement, la ville) et non sur les problèmes sociaux.

Mon vécu d’acteur, en écho à la démonstration de P. Savignat, me permet de proposer de mettre l’action au service d’une parole citoyenne. Par là j’entends que nous devons sortir de modèles d’actions et de pensées qui s’apparentent parfois à un simulacre d’intégration sociale pour expérimenter des modes d’agir qui, à partir du jeune et de sa parole, redonne du sens au sujet comme acteur d’une société. Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

 Une citoyenneté à repenser : la part contributive de la prévention spécialisée

 Repenser la citoyenneté engage, pour l’ensemble des acteurs de la prévention spécialisée, une posture professionnelle qui intègre une dimension politique de l’action. Le développement de la citoyenneté pourrait, de mon point de vue, en luttant contre les effets pervers d’un individualisme exacerbé, agir sur une fracture sociale problématique. Je défends l’idée, dans ce contexte, que c’est en se reconnaissant comme citoyen que chacun peut apporter sa contribution à un projet social dont il se sent partie prenante et qui, par conséquent, fait sens et société.

La prévention spécialisée, mission de protection de l’enfance au service d’un territoire, bénéficie, pour exercer sa mission, d’une vraie liberté de faire et d’être dans un contexte où la majorité des acteurs sociaux sont de plus en plus contraints dans leur cadre d’intervention ; par ailleurs, elle a acquis la culture de la rue et de l’action collective. Ainsi c’est en expérimentant des pratiques qui intègrent une approche renouvelée du territoire et de ses habitants qu’elle peut faire de la participation citoyenne un axe fort de l’intervention.

Une approche renouvelée du territoire

Sortir de l’ombre et de l’ « entre soi » pour habiter la cité et développer une dimension collective de l’éducation, tel pourrait être le point de départ à partir duquel ouvrir notre action. Comme le dit P. Savignat dans l’article cité en référence il s’agit de « ré encastrer l’action sociale dans la société ». Missionnée, je l’ai dit, « auprès des jeunes et des familles en difficulté ou en rupture avec leur milieu » la prévention spécialisée intervient le plus souvent en zone urbaine sensible. Définir notre champ d’action en partant de nos territoires (les quartiers difficiles) revient, c’est un paradoxe, à acter une fracture urbaine: un peu comme si l’on focalisait sur le symptôme sans prendre en compte la maladie.

Sortir de nos quartiers pour investir l’espace public, l’espace de tous, ancrerait notre mission de service public, propriété de tous et de chacun. Nous sommes légitimes à ouvrir notre action et nos pratiques pour initier de la mixité sociale et culturelle, initier des lieux de parole et d’expression qui permettent de débattre, de conflictualiser, de promouvoir une reconnaissance réciproque des acteurs. A partir de l’école, de la famille, des politiques de la ville, de la jeunesse, des politiques tout simplement, des espaces culturels (au-delà des espaces de quartier), prenons une place d’acteur assumée, permettons à chacun de prendre sa place ; penser autrement la place de chacun et redonner sens au collectif autour d’enjeux partagés (la culture, l’environnement, l’utilisation de l’espace public…), c’est cela faire société.

S’appuyer sur les jeunes et leurs familles

Etre objet d’intervention sociale, voire usager (ce qui est usagé est destiné à être jeté) ne permet pas à priori de se penser comme sujet responsable et comptant (content ?). Tels sont les « surnuméraires » dont nous parle Robert Castel[8]. Ainsi, de la même façon que nous devons sortir de nos territoires, nous devons aborder autrement nos publics pour qu’ils 13852581774_c3042dc148_opuissent être sujets d’un projet social et non objet d’intervention sociale. Ce ne sont pas eux qui doivent être « ré encastrer » dans la société mais l’action qui leur est destinée via les professionnels du social. En ce qui nous concerne il s’agit de faire évoluer nos postures pour que les jeunes et leurs familles puissent se vivre investis (et donc à postériori responsables) de leur présent, de leur devenir et de la société dans laquelle ils vivent. Il s’agit, pour reprendre là encore P. Savignat, « de s’appuyer sur les usagers en leur reconnaissant une expertise. Ce qui signifie de ne pas se contenter de leur demander leur avis (…) mais de les associer aux stratégies des établissements ou services, y compris dans l’élaboration des réponses. » En gagnant le cœur de nos pratiques, l’apprentissage de la citoyenneté peut ouvrir les jeunes à leur territoire, à leur ville, en les engageant à la prise de parole. Sortir de l’ombre c’est aussi aller à la rencontre des médias locaux non pour jouer les avocats de « nos » jeunes mais pour leur donner la parole, une parole que nous devons leur apprendre à construire, à prendre, pour acter leur existence sociale, s’approprier leur citoyenneté.

Oser prendre place et assumer ses différences… Cela concerne l’ensemble de la jeunesse : Il ne s’agit pas de faire « pour » mais de faire « avec », de donner à l’éducation une dimension pédagogique pour donner sens à un projet social, un projet de société, un projet collectif intégrant les trajectoires individuelles et les appartenances communautaires.

La participation citoyenne comme axe global d’intervention

Penser la responsabilité citoyenne comme axe majeur et essentiel pour faire société, cela suppose aussi, et sans doute d’abord, que nous en faisions l’exercice à chacun de nos niveaux d’action. Cela passe par une mise en œuvre, au sein de nos structures (locales, territoriales, nationales), d’un débat démocratique qui intègre l’ensemble de nos professionnels et autorise la conflictualité ; cela passe également par une parole politique qui s’appuie sur un discours stratégique au service de la collectivité (avec nos élus comme avec nos partenaires) ; cela passe par un investissement du champ de l’évaluation comme outil pédagogique pour dire ce que l’on fait et pourquoi on le fait.

Ma conception de l’action intègre, au-delà de l’intervention socio-éducative menée par les équipes de terrain, ces trois niveaux comme nécessaires en termes de cohérence, de sens, de légitimité. Il appartient à chacune de nos structures d’en construire le contenu.

Pour ne pas conclure…

Faire société, m’apparaît, nous l’aurons compris, comme un défi majeur dans un contexte où l’individualisme est érigé en paradigme, où le droit de l’usager et la responsabilité individuelle prennent le pas sur les dynamiques collectives et la conscience politique. Déjà, en 1987, Norbert Elias soulignait combien individu et société sont intrinsèquement liés. « La société et ses lois ne sont rien en dehors des individus ; la société n’est pas simplement -un objet- face -aux individus isolés- ; elle est ce que chaque individu désigne lorsque il dit-nous– »[9].

L’engagement qui a porté et porte notre mission est, à mon sens, l’une des clefs d’action d’un « vivre ensemble » aujourd’hui menacé. Peut-on faire société si « nous » ne sommes pas porteurs de sens et de valeurs, sans engagement ? La question se pose pour chacun d’entre nous, acteur ou non de prévention spécialisée.

Repenser l’intervention et s’ouvrir à de nouvelles perspectives me semblent, dans cet objectif, un enjeu essentiel pour la prévention spécialisée.

Que dire de la menace qui pèse sur une prévention spécialisée qui, sous prétexte de choix politiques ou de contraintes budgétaires, se trouve, faute de moyens et/ou de marges d’action, mise en échec lorsqu’elle n’est pas, sur certains départements, purement et simplement supprimée ? Là n’est pas notre propos …

O. PERILLAT